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Quelle est la place de la femme dans la mode ?

 

En 2018, l’homme habille toujours la femme.

Cette année, le visage du grand couturier français se dessinera une nouvelle fois au masculin. Les femmes restent en effet largement minoritaires à la tête des grandes maisons de haute-couture et de prêt-à-porter féminin qui ont défilé lors des deux fashion week de ce début d’année.

Quelle est la place de la femme dans la mode?

Alors que les femmes s’étaient imposées, au début du vingtième siècle, en proposant une mode conçue par les femmes pour les femmes. À l’image de l’emblématique Coco Chanel et de Jeanne Lanvin, fondatrices de leurs marques. Le soufflet semble être retombé. Aujourd’hui, Olivier Lapidus dirige Lanvin et Karl Lagerfeld, Chanel. Et à la tête de Saint-Laurent, Carven, Louis Vuitton, on compte désormais Anthony Vaccarello, Serge Ruffieux et Nicolas Guesquières.

Même si une nouvelle génération de femmes s’est petit à petit affirmée sur les défilés – à l’image de Stella McCartney, Sonia Rykiel, ou encore Isabel Marant, le paradoxe est bien là. En 2018, l’homme habille toujours la femme.

Lire aussi : Un siècle d’émancipation des femmes à travers la mode.

Directeur artistique, un métier d’homme ?

Lors de la fashion week haute-couture qui se tenait à Paris du 22 au 25 janvier dernier, 10 maisons sur les 32 qui défilait avaient des femmes pour les représenter. Dont deux avec un duo homme-femme. Soit 31% seulement. Parmi elles, beaucoup de créatrices étrangères, et une seule femme à la tête d’une maison française. Maria Grazia Chiuri, qui est entrée chez Christian Dior en 2016, marquant de ce fait l’histoire en devenant la première femme à diriger la maison.

Le constat est à peine plus encourageant pour la fashion week prêt-à-porter qui se tiendra du 26 février au 3 mars. Puisque sur 78 maisons, 28 seulement ont pour représentantes des femmes. Dont cinq avec un duo homme-femme. Un timide 35%, parmi lesquels Maria Grazia Chiuri pour Dior, Natacha Ramsay-Levi chez Chloe, le duo Carol Lim et Humberto Leon pour Kenzo. Tout comme Clare Waight Keller chez Givenchy, Julie de Libran pour Sonia Rykiel, et Isabel Marant, Vanessa Seward, Stella McCartney – qui conservent la direction artistique des maisons qu’elles ont fondées.

Ces chiffres apparaissent donc comme un curieux paradoxe dans un secteur, celui de la mode féminine. Secteur où l’on s’attend à ce que les femmes soient mécaniquement plus nombreuses à décider des tendances pour leur genre. Pourtant, en 2018, Christian Dior, Givenchy, Chloé, Hermès, Sonia Rykiel et Stella McCartney font figure d’exception.

Interviewée par Le Monde en 2016, Julie de Libran, actuelle directrice artistique de Sonia Rykiel, expliquait :

« Même si certaines maisons de couture ont été fondées par des femmes, aujourd’hui malheureusement elles sont souvent dirigées par des stylistes hommes. C’est une industrie majoritairement dominée par des hommes. Ce sont eux qui prennent les décisions… et lorsqu’ils ont le choix entre un homme et une femme, ils choisissent toujours l’homme. »

Cela est particulièrement vrai des grands groupes français détenant plusieurs marques de luxe. À l’image de LVMH et KERING. Présidées par des hommes, Bernard Arnaud pour LVMH et François-Henri Pinault pour KERING. Force est de constater que Julie de Libran dit vrai. Chez LVMH, seules quatre des quinze marques du groupe ont a leur tête une directrice artistique. Il s’agit de Carol Lim pour Kenzo, Florence Torrens pour Thomas Pink, Clare Waight Keller pour Givenchy, et Marie Grazia Chiuri pour Dior. Au sein de KERING, deux femmes pour les seize marques détenues par le groupe : Stella McCartney, et Sarah Burton chez Alexander McQueen.

Ce hiatus n’est pas spécifique au secteur de la mode. Il se retrouve dans de nombreuses autres industries, où les femmes peinent encore à s’imposer dans les postes les plus prestigieux. Pour différentes raisons, avérées… ou non.

Femme, mère de famille, cheffe d’entreprise.

C’est une donnée ancrée dans l’imaginaire collectif : dès lors que l’on nait femme, la notion de mère est associée. Pour un recruteur, la femme est neuf fois sur dix une mère en devenir. Et ce, dès sa sortie de l’école. Une mère qui ne pourra, toujours selon l’imaginaire collectif, cumuler efficacement son rôle au sein de la famille et son rôle de cheffe d’entreprise entièrement dévouée à son travail. Certes, le métier de directeur artistique est un métier de passion, où l’on ne compte pas ses heures. Est-ce à dire que seuls les hommes peuvent l’occuper ?

L’âge ajoute un second facteur discriminant : la majorité des directeurs artistiques a entre 30 et 45 ans. La tranche d’âge dans laquelle les femmes sont plus susceptibles de fonder une famille. Et d’être moins disponibles.

Troisième élément, qui aurait davantage trait au profil psychologique des femmes, l’assurance.

Plusieurs cheffes d’entreprises s’accordent sur le fait que les femmes ont d’abord besoin de faire leurs preuves envers elles-mêmes pour mieux se vendre ensuite auprès d’autrui. Au moment de prétendre à un poste, les femmes s’avancent en général moins que les hommes. Que ce soit sur leurs capacités à remplir une mission, ou sur la négociation de leur rémunération. Elles sont plus enclines à se demander si réellement, honnêtement, elles peuvent remplir toutes les conditions d’un poste et si elles peuvent prétendre à telle rémunération. Phoebe English, Directrice artistique de la marque éponyme, se rappelait dans cet article du Monde ses études à Central Saint Martins, école spécialisée dans l’art et le design.

« Pendant mes études, j’ai connu des tas de garçons qui avaient visiblement plus confiance en eux que moi, et qui avaient tendance à viser des maisons de couture plus importantes et plus connues. Il faut être courageux et savoir prendre des risques pour prendre la tête de grandes maisons de mode. »

L’homme se pose moins de questions. Il est plus rassuré. Pose ses conditions d’emblée.

Quelle est la place de la femme dans la mode?
Coco Chanel

Coco Chanel – Photo: Courtesy of The Enchanted Manor

Les hommes et les femmes font-ils la mode différemment ?

Coco Chanel a créé la mode moderne : une mode destinée à la femme active de son époque, décontractée et élégante. Une mode pratique et pragmatique, dans laquelle les femmes pourraient se sentir au meilleur de leurs capacités. Dans les années 20, par exemple, Coco Chanel crée le premier tailleur en jersey. Un tissu confortable et extensible, qui contraste avec les carcans imposés aux femmes depuis des siècles. La mode féminine, telle que pensée par Chanel, est ancrée dans la réalité et le corps des femmes. Celle pensée par l’homme a davantage trait au fantasme, à la vision. Et c’est bien ce qui pourrait, dans notre société de l’image, le favoriser.

Dans le luxe et la haute-couture, la mode se voit avant de se porter.

Ainsi, créer des vêtements afin qu’ils soient vus est extrêmement différent de la conception de vêtements visant à être portés. Catherine Ormen, historienne de la mode, auteure de nombreux ouvrages dont « Une brève histoire de la mode », racontait d’ailleurs l’inimitié de Coco Chanel envers Christian Dior. Pour Chanel, Dior habillait une femme fantasmée. Alors qu’elle proposait des vêtements d’une simplicité et d’une élégance pratique. Elle reprochait à Dior de projeter une vision de la femme qui ne correspondait pas à la réalité. Mais plutôt à l’image de la femme par la société à une époque donnée. 

Alors, les hommes et les femmes font-ils la mode différemment ? Indéniablement, oui. Jusque dans le processus de création. Les femmes stylistes auraient davantage recours au moulage, tandis que les hommes dessinent. Le moulage permet de s’attacher précisément à la coupe, à la matière utilisée et au confort. Tandis que le dessin, en deux dimensions, privilégie le rendu et la beauté de la pièce. Une pièce qui se suffit à elle-même. Et qui n’est pas forcément pensée pour être portée dans toutes les situations du quotidien. Étant affranchi des questions de confort et de pragmatisme, puisque non ancrées dans la réalité du corps de la femme. Les hommes auraient donc plus de facilité à proposer des modèles qui confinent à l’art, provoquent la surprise, et font parler d’eux lors des défilés. Pour ainsi décrocher mécaniquement plus de postes à la tête des grandes maisons de couture.

Alors oui, les choses changent. Comparé à une quinzaine d’années, les directrices artistiques sont plus nombreuses à la tête des grandes maisons de haute-couture. Les récentes nominations de Marie Grazia Chiuri chez Christian Dior et Clare Waight Keller à la tête de Givenchy envoient des signaux positifs à la profession. Dior figure dans le top 3 des plus grandes maisons de haute-couture française face à Chanel et Saint-Laurent. Que la maison soit représentée par une femme est indéniablement une énorme avancée…