Se rendre au contenu

Un siècle d'émancipation des femmes à travers la mode

6 avril 2018 par
Un siècle d'émancipation des femmes à travers la mode
Perrine Issachar

Tout au long du vingtième siècle, la mode a reflété l'air du temps avec une grande justesse. Retour sur six moments marquants, de 1918 à 2018, où la mode a accompagné, voire précédé, l'émancipation sociale des femmes. En l'espace d'un siècle, la silhouette féminine s'est profondément transformée : abandon du corset et des matières lourdes, popularisation du pantalon, du tailleur, puis de la mini-jupe. Dans un siècle marqué par de profonds bouleversements politiques, économiques et sociaux, le vêtement est devenu pour beaucoup de femmes un moyen d'affirmer leur indépendance et leur liberté.

1. Et Chanel créa… la femme moderne

Coco Chanel est unanimement considérée comme la créatrice qui a précédé puis accompagné l'émancipation de la femme française par la mode. Dès 1910, dans sa première boutique parisienne, elle s'oppose aux carcans imposés aux femmes et rejette le corset. Son ambition : habiller la femme moderne et active, avec des silhouettes épurées et décontractées, une mode pensée par les femmes pour les femmes. Elle supprime la taille marquée et raccourcit les jupes, privilégiant une mode pratique et résistante au quotidien.

Lorsque la Première Guerre mondiale éclate en 1914, la création ne s'arrête pas : Chanel et Jeanne Lanvin comptent parmi les ateliers les plus actifs, alors que de nombreux couturiers sont partis au front. Une exposition de la Bibliothèque Forney en 2017, « Mode & Femmes 14/18 », a montré comment les femmes, appelées à travailler dans les champs et les usines, adoptent leurs premiers uniformes de travail, ne se distinguant plus des hommes que par quelques bijoux et un col blanc. La presse raille d'abord ce changement radical avant que la fin de la guerre ne relance un discours nataliste – mais le désir d'indépendance des femmes, lui, est déjà là.

Après la guerre, Chanel crée le premier tailleur en jersey, tissu confortable jusque-là réservé aux uniformes masculins, ancrant la femme active dans son époque. Suit la création de la petite robe noire, qui détourne une couleur alors réservée au deuil. À l'aube des années 30, Chanel elle-même pose en pantalon large et marinière, symbole d'élégance et de confort à la française.

2. Premier été en bikini

En 1936, année des premiers congés payés en France, les maillots de bain dévoilent épaules, jambes et cuisses – une véritable révolution pour l'époque. Il faudra dix années de plus pour voir naître le véritable bikini, inventé par le français Louis Réard, ingénieur automobile de formation. La pièce fait scandale et se retrouve interdite dès 1949 sur plusieurs plages européennes. Il faut attendre le milieu des années 50 pour qu'il se popularise à grande échelle, notamment grâce à Brigitte Bardot, aperçue au Festival de Cannes en 1953 puis dans le célèbre film « Et Dieu… créa la femme ».

3. La jupe se veut mini

Les années 60 consacrent l'émancipation du corps féminin, portée par une nouvelle génération de créateurs. En 1964, la première mini-jupe défile sur le sol français, portée par la jeune styliste britannique Mary Quant, qui revendique une mode arrogante et affirmée pour sa génération. André Courrèges s'en empare à son tour et contribue largement à sa popularisation, l'associant à de longues bottes dans sa collection printemps-été 1965.

Brigitte Bardot, Catherine Deneuve, Jane Fonda ou Twiggy adoptent bientôt la tendance, marquant le passage d'une haute couture confidentielle vers un prêt-à-porter plus global et démocratique. Grâce à ce dernier, la mini-jupe devient accessible à toutes les femmes, et le mouvement d'émancipation dépasse le cercle d'une élite pour se répandre dans la rue. C'est à cette époque qu'un jeune créateur français commence à s'imposer : Yves Saint Laurent.

4. La révolution du tailleur-pantalon

Installé à Paris dès 1954 à seulement 18 ans, Yves Saint Laurent fait ses premières armes auprès de Christian Dior. S'il n'a inventé ni la petite robe noire, ni le maillot de bain, ni la mini-jupe, sa contribution majeure à l'histoire de la mode reste l'adaptation des classiques du vestiaire masculin à la femme. Il fait du pantalon un élément central du vestiaire féminin, emblème de la liberté et de l'égalité qui traversent l'ensemble de ses créations, accompagnant les femmes de plus en plus nombreuses à travailler dans l'industrie et les services.

En 1965, il s'approprie la mini-jupe lors de son célèbre défilé « Mondrian ». En 1966, il lance le smoking pour femme, plus tard porté par Françoise Hardy. En 1967 enfin, il présente le tout premier tailleur-pantalon féminin, silhouette emblématique des années soixante qui reste, aujourd'hui encore, une référence.

5. On se regarde le nombril

La génération des années 90, portée par des figures comme Britney Spears, les Spice Girls, Cindy Crawford ou Courtney Love, naît dans un contexte où l'émancipation féminine est déjà largement engagée. Décomplexées par l'héritage des années hippies, les femmes n'hésitent plus à dévoiler leur nombril : les tops raccourcis (« cropped »), les jupes toujours plus courtes, les talons plateformes vertigineux et la lingerie visible deviennent des codes de cette décennie, portée par l'esprit « girl power » des girls bands.

Cindy Crawford en débardeur moulant et minishort dans la publicité Pepsi du Super Bowl 1992, ou Madonna dans son corset à pointes conçu par Jean-Paul Gaultier pour la tournée « Blond Ambition », illustrent cette audace assumée à l'aube du nouveau millénaire.

6. Une manif signée Chanel

Lors du défilé Chanel printemps-été 2015 au Grand Palais, un vent de revendication souffle dans la salle. Menées par le mannequin Cara Delevingne, connue pour son engagement féministe, les silhouettes Chanel défilent en brandissant des pancartes en bois peintes de slogans féministes et politiques, transformant le défilé en une manifestation évoquant mai 68. Une manière, pour Karl Lagerfeld, alors à la tête de la maison, de perpétuer un siècle après l'engagement de Gabrielle Chanel en faveur des femmes.

Aujourd'hui, même si des inégalités persistent, notamment dans l'accès aux postes les plus prestigieux et aux niveaux de rémunération, la mini-jupe et le pantalon sont devenus des basiques ordinaires du vestiaire féminin. Mais la mode continue de s'emparer de nouveaux sujets liés à l'émancipation des femmes : en février 2018, pour sa collection automne-hiver, Maria Grazia Chiuri, première femme à diriger la maison Dior, fait écho à l'affaire Weinstein à travers un pull jacquard oversize orné de plusieurs « NON ». La mode reste, plus que jamais, le miroir de l'évolution de la société.

Article signé Christophe Carimalo.

Top 10 des magazines de mode & luxe